Ce que le numérique fait au travail : du sort des travailleurs subalternes devant l’automatisation

Le débat public se concentre volontiers sur les effets supposés de l'automatisation numérique sur le volume d'emploi plutôt sur ce qu'elle produit concrètement dans les situations de travail. Or, c'est là qu'est le vrai chamboulement et avant tout pour les travailleurs subalternes. Aujourd'hui, un tour d'horizon tiré de longues enquêtes de terrain.

Les cycles d’innovation produisent classiquement leurs effets sur le travail. L’automatisation propre à nos sociétés numériques installe ainsi des robots-machines, et surtout des robots-logiciels à travers les algorithmes, les objets communicants, les capteurs, les intelligences artificielles et l’ensemble de l’appareil de calcul intensif sur données massives (« big data »). Résultat : l’agent de change qui criait ses ordres boursiers jusqu’en 1998 a été remplacé par des algorithmes et des serveurs. On pourrait considérer ce remplacement comme normal : le progrès technique a rendu bien des métiers obsolètes. Surtout, les formes de travail qu’il fait disparaître d’un côté vont de pair avec celles - nouvelles - qu’il fait naître de l’autre. L’industrie financière a perdu ses agents de change en même temps qu’elle créait 70 000 emplois entre 2009 et 2015, selon les statistiques du ministère du travail. L’enjeu n’est donc pas le volume global d’emploi, c’est sa physionomie.

Car ce qui est propre au moment que nous vivons c’est que les emplois créés et les emplois détruits n’ont rien à voir en termes de qualification. L’ouvrier agricole qui quittait sa campagne pour rejoindre les usines Renault de Billancourt au début du XXe siècle était formé rapidement à une tâche simple et répétitive. Or, dans notre cas, le besoin de qualification explose et fait que ceux dont l’emploi est en trop et ceux dont on aura besoin ne sont pas du tout les mêmes. Ou, pour le dire autrement, il sera difficile de transformer un caissier en datascientist.

Au contraire, ce qui se joue est une réalité plus fracturée, l’avènement de deux mondes du travail très opposés : celui des surmenés et celui des surnuméraires. Les surmenés sont ceux qui ont pris le train de l’automatisation, des opportunités qu’elle crée et du mouvement permanent qu’ils apprécient, mais qui croulent face à l’immensité (passionnante) de la tâche. Les surnuméraires, eux, ont compris que l’automatisation se fait sans eux quand elle ne se fait pas contre eux. C’est cette réalité des effets de l’automatisation sur les travailleurs d’en bas qu’il est urgent de documenter.

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Ce que le numérique fait à notre société

Par François-Xavier Petit

François-Xavier Petit dirige l’institut de recherche et d’innovation MATRICE. Agrégé d’histoire, ancien conseiller au cabinet des ministres du Travail (2012-2016), il préside le média Dans Les Algorithmes.